mercredi 12 janvier 2011

Kontakthof

"Kontakthof", lieu de rencontre, créé en 1978 par Pina Bausch pour sa troupe du Tanzthéater de Wuppertal sera repris deux fois encore sous sa direction. En 2000 puis 2008 par des amateurs de 65 ans puis de 14 à 18 ans.
Trois versions pour trois visions d'un même thème adapté à l'âge et au vécu des danseurs. La dernière version, filmée par Ann Linsel et Rainer Hoffmann, nous revient dans "Les rêves dansants sur les pas dePina Bausch" avec beaucoup d'émotions. Chacun se cherche, se perd, se trouve, se découvre, se retrouve dans ce ballet-théâtre. Tous investis avec leur naïveté, leurs élans, leurs hésitations, leur candeur, leurs doutes, leurs certitudes, leurs désirs d'inconnu et de surprise, se déploient.
Toute une palette mouvante de désirs adolescents qui vont et qui viennent 1h40 durant, entre rencontre, répétitions, paroles confiées, pauses, travail du corps, de la voix, des sensations et des émotions sous la tutelle bienveillante de Jo Ann Endicott et de Bénédicte Billiet.


De Pina Bausch, quelques apparitions, fermes et souriantes, pour finaliser cet ensemble si disparate et offrir au public un "Kontakthof" au souffle renouvelé par la jeunesse de ses comédiens-danseurs, mais peut-être déjà faussement juvénile.

mercredi 29 décembre 2010

Effets Buvard(s)


Déplacements fragmentés des cerfs-volants traînant après eux leurs longues robes grises qui racontent des histoires en boucle, sans début ni fin, sans articulations narratives, sans ambition de cohérence (académique), sans certitude de retour.
Déplacements fragmentés des cerveaux volants traînant après eux leurs certitudes aléatoires qui ne racontent rien qu’un peu de bruit dans la tête, qu’un peu de lumière dans les yeux, qu’un peu de silence dans le cœur.
Effet buvard(s). Sur lesquels s’écrasent et disparaissent les secrets des correspondances, des notes de service, des listes de courses. Tous envolés dans le vent qui ne raconte rien que des sifflements mordants sous l’âpreté du ciel levant.


Photos de mhaleph

mardi 28 décembre 2010

Relectures

Le salon de lecture en plein air
Les relectures comme des connivences avec des textes qu'on redécouvre parfois d'un oeil neuf ou à peine inchangé. Une mise à l'épreuve, un test de la mémoire et du ressenti parfois salutaires.

Première relecture

Après avoir lu « Les âmes grises » et « La petite fille de Monsieur Linh » de Philippe Claudel - qui resteront pour mémoire des écritures perlées au point lancé, de la belle ouvrage à l’ancienne sachant rebondir au bon moment, au bon endroit et à propos sur la laideur des faits, sur l’injustice des situations de hasard, sur la stupidité des guerres, sur le doute perpétuel et sur des sujets toujours actuels tels que la folie, la confusion, l’amour, la mort - j'ai de nouveau abordé «J’abandonne », livre plus ancien un rien répétitif malgré l’alternance, non des points de vue, mais des récits qui s’enlacent et se délacent. Le sujet touche à la récupération à chaud des « pièces détachées » sur les morts de fraîche date pour prolonger des vivants en sursis et le récit en italique concernant la femme foudroyée par la mort de sa fille unique de dix-sept ans demeure dans la justesse de ton. Quant à la partie concernant le narrateur elle ne cesse de susciter "des étonnements". Quel veuf aussi récent soit-il confierait en effet sa fillette de presque deux ans à une baby-sitter déjantée, suppurante de piercings manqués et camée jusqu’à la garde qui passe sa vie à courir les raves, les bons coups et les bons plans : tous foireux évidemment ? Mais c’est un veuf, à la dérive, bien entendu, comme sa condition l’exige. Un veuf qui ira cependant, et peut-être à cause de cette détresse quotidienne, jusqu’à la révolte pour ne plus être le « psycho-hyène » puant achevant sa proie en bout de course, lorsque vidée par la colère, la douleur et l’incompréhension elle cède enfin, aux dépeceurs de macchabées à l’affût, le cadavre encore chaud d’un proche bien-aimé, en désespoir de cause. C'est la curée. Puisqu’on ne peut plus rien et que personne jamais ne revient du pays des morts, soyons grands et magnanimes : donnons du vivant, des morceaux atomisés qui avant de disparaître tout à fait auront eu l’élégance de prolonger quelques individus en mal de viscères salvatrices. Mais qui s’agit-il de sauver : un salaud de première ou un bon samaritain ? Dans cette loterie point de choix. Seule la conscience d’un certain mais vague humanisme universel ou l’évidence d’un basique instinct de survie ou encore la satisfaction de se donner bonne conscience et de pouvoir une fois au moins rendre un service de poids dans sa vie, prendra la place d’une vraie décision mûrement réfléchie qui poserait ses conditions. Mais de conditions point car au jeu de l’urgence médicale c’est la matière qui prime et non le « pedigree ».
     Voilà la réalité : « Quelqu’un vient de mourir […] en pleine santé, un de ses poumons vous est offert, ou bien son foie, son cœur, ses reins, et à l’autre bout du téléphone, il y aura des rires, des embrassades, des baisers, un grand espoir. C’est cela qu’il veut : dépecer votre fille, […] vider votre fille comme une carcasse de voiture, prendre les pièces en bon état, toutes les pièces en bon état, certaines serviront tout de suite, seront consommées quasiment sur place, d’autres emportées très loin, parfois congelées pour servir plus tard, les chirurgiens ne négligeront rien, ils sont très consciencieux, ils prendront tout, la cornée, la peau, les muscles, les tendons… »
     J'ai reposé ce livre avec les mêmes interrogations et c'est aussi avec la même violence que cette histoire de vie et de mort m'est remontée à la gorge. Une façon sans doute fort peu protocolaire de souligner que le sujet n'en finit pas d'épuiser ses lecteurs et qu'aucune réponse véritablement satisfaisante ne peut être apportée à ces questions.

Deuxième relecture


C'est dans " Le néant quotidien " de Zoé Valdès, que j'ai retrouvé Yocandra, enfermée dans l’île de tous ses désirs et de toutes ses désillusions, errant d’idéaux en vidé-aux pour oublier son mal de vivre sous le soleil tropical, entre : son vélo chinois, son antivol russe, son quatrième étage sans électricité, ses corvées d’eau , ses indigestions de haricots, ses boutiques vides, ses arrivages à la va comme je te pousse, sa contradiction principale inhérente au heurt d’une sensibilité native et d’une idéologie acquise il y a longtemps à son corps défendant lorsque son papa, coupeur de canne émérite, et sa maman, cubaine de choc vu les circonstances, lui ouvraient la voie, ses longues stations nocturnes sur le Malecón au bout de la Rampa en compagnie de La Vermine sa meilleure oreille partie un beau matin avec un gros plein de soupe et qui lui chante au jour des bilans sa désillusion européenne à coups de lettres cochonnes.
     Entre Le Traître schizophrène entré en dissidence littéraire, Le Lynx révolutionnaire du terrain culturel passé chez les gringos et Le Nihiliste seul cinéaste de génie de sa génération, Yocandra essaie de vivre et se met à tracer « ses » mots : « Elle vient d’une île qui avait voulu construire le paradis. » …
     Toujours un goût amer en bouche après cette redécouverte d'une lecture déjà ancienne.

Troisième relecture

     " Léviathan " de Paul Auster m'a encore ouvert ses pages. Un ami perdu et retrouvé entre les lignes sibyllines d’un article de journal que Peter Aaron aurait préféré ne pas lire.
     Un ami mort désormais. Mais l’ami vivant, du mort s’emparant, retrace à coups de plume rapide et incisive le parcours singulier de celui qui voulait racheter le monde agonisant d’un mal indélébile.
     Une fuite en avant sacrificielle à laquelle le narrateur a voulu éviter le regard réducteur de la loi, en écrivant dans l’urgence l’histoire singulière de Ben Sachs se trouvant paradoxalement dans la perte de soi.
     A lire comme une longue course d’obstacles, comme un marathon entrepris entre deux pauses pour essayer de cerner ce qui de l’autre à moment donné « capote » alors qu’on se croyait pourtant si perspicace à détecter ce qui en face restait trouble et susceptible d’engendrer des actes prévisibles. Imprévisibles cependant. Paradoxe encore. C’était à prévoir, et pourtant on n’y croyait pas ! C’est un peu de ces histoires conjointes et disjointes dont il s’agit ici. Attrapez la balle au bond et lancez-vous dans « Léviathan » à sa poursuite.
     Une histoire troublante qui encore pourra sans doute un jour se relire.

Photo : " Le salon de lecture en plein air " de mhaleph

dimanche 19 décembre 2010

Liberté surveillée...

Liberté surveillée. 7 heures le soleil point. L’aube s’estompe pour laisser place aux clartés mates du ciel et de la mer hivernaux. 8 heures les chiens lèvent la patte puis courent en jetant autour d’eux des geysers de sables humides, pendant que leurs maîtres, encore sommeilleux et éreintés par trop de liberté, les accompagnent d’un pas ou d’un footing qui se veut alerte et énergique. 9 heures un bandana traîne sur le bitume. Quelqu’un a perdu ses gants. Des coquillages alignés sur le parapet qui borde la rue et délimite l’espace maritime, attendent qu’un enfant les ramasse ou qu’un adulte collectionneur se laisse séduire par leurs nacres polies. 10 heures sur la plage des traces de pas échevelées s’entrecroisent dans un grand fouillis d’arabesques et de directions hypothétiques. 11 heures l’air ne sent presque rien. Le vent se lève en rafales rasantes et dévaste l’ordre parfait des lampadaires qui se balancent en grinçant. 12 heures l’orage s’annonce et éclate enfin malgré les sentinelles qui veillent au loin.

Photo de mhaleph

dimanche 24 octobre 2010

Littérature asiatique


     Un retour à la littérature asiatique ces derniers temps, m'a amenée à poursuivre mes découvertes au sujet de Akira Yoshimura et Yoko Ogawa pour le Japon, de Yu Hua pour la Chine.

      C'est par ce dernier que je commencerai, car l'aspect truculent et jubilatoire qui traverse "Brothers" se retrouve parfois encore dans "La Chine en dix mots". Un excellent "docu-perso" dans lequel Yu Hua tente, non pas une définition de son pays, mais une esquisse soutenue de ce qu'il fut et de ce qu'il est au travers d'une multitude d'anecdotes servant de points de départ à des analyses critiques.
     Entre le sourire et le rire provoqués par des situations cocasses, les sueurs froides et les douloureuses tensions engendrées par les situations tragiques et extrêmes, le lecteur est "ballotté" dans l'histoire des cinquante dernières années de ce monde si longtemps clos et si vite ouvert. L'auteur essaie de donner quelques clefs, et le lecteur peut à son gré utiliser son trousseau pour ouvrir les portes verrouillées des différents chapitres intitulés : Peuple, Leader, Lecture, Ecriture, Lu Xun, Disparités, Révolution, Gens de peu, Faux, Embrouille, sans oublier l'Avant propos et la Postface ainsi que les nombreuses et indispensables Notes des traducteurs, comme il l'entend.
     De son enfance au seuil de ses cinquante ans, à l'épreuve de ces années, Yu Hua s'est construit comme homme et comme écrivain en contournant les écueils de l'angélisme révolutionnaire ou de l'attitude renégate pour revisiter la Chine lucidement de l'intérieur, avec clarté et précision, et apporter un autre regard sur ce pays triomphant mais non exempt de plaies et de bosses, de manigances et de corruptions.
     Un livre que je recommande chaudement à tous ceux qui gardent, de près ou de loin, un oeil sur l'Empire du milieu, et à tous ceux qui néophytes voudraient en savoir un peu plus...

     Akira Yoshimura, auteur de "La Jeune Fille suppliciée sur une étagère" est revenu dans mon champ de lecture avec "Le grand tremblement de terre du Kantô".
     Si le premier texte joue sur l'étrangeté de la situation narrée par la Jeune Fille morte, le second s'appuie sur un événement réel, soit le tremblement de terre de magnitude 7,9 qui eut lieu le 1er septembre 1923 à 11h58 dans la région de Tokyo et Yokohama et qui fit 200 000 victimes. Ce livre n'est donc pas un roman, mais plutôt le "récit-docu" d'une catastrophe avérée.
     Akira Yoshimura a, d'une part, retranscrit les faits comme un écrivain dans les parties narratives qui relatent le contexte sismologique - avec sa querelle d'experts - et politique,  le séisme lui-même et la terreur qu'il provoqua, le cortège sans fin des conséquences atroces se traduisant par des incendies prodigieux et meurtriers, des troubles sociaux d'une ampleur inégalée et des assassinats dûs à la complète désorganisation des infrastructures et aux rumeurs les plus insensées concernant les travailleurs coréens. Viennent ensuite la reconstruction laborieuse et le trauma consécutif.
     L'auteur, d'autre part, n'a pas omis d'apporter sur le vif à ses lecteurs atterrés, saturés d'horreurs, tous les témoignages des survivants dont il se fait l'écho pour corroborer ses développements accablants.
     Enfin, viennent ponctuer ces récits innommables les comptes rendus très détaillés et fastidieux du nombre d'êtres humains, de trains, de bâtiments, de ponts, de routes, de lieux... anéantis,  répertoriés avec un soin maniaque dans de longues, très longues listes et d'interminables tableaux chiffrés. L'accablement vous prend soudain, jusqu'à la nausée, lorsque vous évaluez la somme infinie des informations méticuleusement enregistrées avec cette obsession récurrente du moindre détail. Peut-être pour se souvenir enfin et prévenir à l'avenir la légèreté meurtrière des hommes qui, oublieux des enseignements du grand tremblement de terre de 1716, omirent d'éteindre les feux de cuisine et d'abandonner leurs possessions matérielles (d'où la propagation instantanée des brasiers).
     Malgré les exténuantes longueurs relatives à l'épuisant chiffrage des pertes humaines et matérielles, je recommanderai aussi ce livre qui reste un point fort, un élément culminant.
    
Pour finir, j'évoquerai Yoko Ogawa et "Les tendres plaintes" comme un retour à l'apaisement où la calligraphie et le clavecin se mêlent et se démêlent au fond d'une sombre forêt initiatique lieu de tous les possibles. Des personnages en marge pas tout à fait présents, pas tout à fait absents, un temps en suspension et l'impression toujours vive d'évoluer dans un univers du ralenti où le moindre silence, le moindre mot, le moindre regard, le moindre geste prend un sens en lui-même dans une histoire presqu'absente. Mais ce n'est encore qu'illusion puisque la trame de ce récit du minima réside dans le déroulement de faits finalement ordinaires.
     L'arrière-goût paradoxal d'une saveur atone, d'un inachèvement bien bouclé où les personnages poursuivent leurs parcours personnels liés aux incidents et aux aléas de leur vie.
     A lire si vous recherchez une forme éphémère de ralentissement et d'apaisement peut-être.

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