vendredi 31 août 2007

Néolithique

Photographie de mhaleph : Pierre à cupule et signes énigmatiques


Un jour de juillet il y a quelques années, je me suis retrouvée presque par hasard sur un chantier de fouilles près de Thonon-les-Bains en Haute Savoie. Je séjournais dans la région et j’avais appris par le bouche à oreille que le site serait visible un soir par semaine en fin d’après-midi pour satisfaire la curiosité des néophytes, lesquels, pour certains d’entre eux, s’autorisaient à envahir les lieux avec sans gêne à n’importe quel moment de la journée, gênant ainsi le travail des archéologues.
Pour l’essentiel, le site était une vaste nécropole datée de – 4000 à – 3000 avant J-C. Ni le terrain défoncé, ni les tombes ouvertes, ni celles à ouvrir et à fouiller n'étaient très impressionnants – encore des vestiges, se dit-on –, mais ce qui l’était en revanche, c’était de ressentir une proximité si lointaine avec ces hommes et ces femmes qui ressurgissaient alors qu’on avait oublié leur existence. Soudain, ils étaient là. Malgré le peu de sciences que l’on possède en ce domaine, on veut les voir, établir le contact, connaître leur histoire, savoir ce qu’ils ont à nous dire depuis le fond de leur âge. L’impatience nous guette, nous recherchons l’anecdote et nous en sommes finalement réduits à des hypothèses construites à partir de pas grand-chose. Ce texte ne sera pas savant et je ne rapporterai pas fidèlement tous les propos d’intérêt du spécialiste, car pour plus ample information il suffit de consulter dans «
Le Monde » les archives du 27 juillet 04 qui titre : « Caveaux de famille au néolithique ». Je tente simplement d’écrire ce que j’ai vu et pensé au moment où je me trouvais sur les lieux, les pieds dans la poussière ocre sous le soleil encore cuisant malgré l’heure tardive.
Un terrain de fouille bouleversé n’a rien de très attractif vu de loin. Mais, ensuite, c’est le détail, tous les détails qui font sa différence avec le champ voisin labouré dans lequel personne n’a jamais rien trouvé. Ici, un arc de pierres polies autour d’une tombe comme pour la protéger. De quoi ? On ne sait. Là, la sépulture de la femme aux neuf cents perles qui reposait dans son coffre de pierre – du schiste feuilleté – avec son nouveau né, près du carré des enfants. Plus loin le caveau d’un couple dont d’aucuns ont imaginé l’histoire en fonction de leurs fantasmes. Rituel : sacrifice de la femme suivant l’homme dans la mort. Tragique : des Roméo et Juliette du néolithique. Prosaïque : un empoisonnement aux champignons. On ne sait. Plus loin encore, une fosse à ciel ouvert, éventrée au pic et au levier par des pilleurs de tombes, dans laquelle rien ne fut trouvé, pas même un squelette. Là-bas, les emplacements des caveaux aux coffres de bois aujourd’hui disparus, mais dont on détermine l’emplacement grâce aux galets qui les calaient. Dans un chemin annexe, alignées par les soins des fouilleurs, les dalles de fermeture. Des corps enfin, ou ce qu’il en reste, repliés sur eux-mêmes, seuls ou accompagnés par deux, par trois, par quatre, par cinq, par six… Des ossements soigneusement rangés, parfois effondrés sous l’effet de l’entassement ou du prélèvement de quelque os mystérieusement disparu. Pour quel usage ? On ne sait. On suppose, seulement.
J’ai regardé la campagne environnante, aujourd’hui un plateau érodé par les cultures, entouré de champs, de prairies et de petits bois, qui devait être – il y a si longtemps – un ensemble doucement vallonné. J’ai fait abstraction de ce qui m’entourait et j’ai commencé à déambuler mentalement. J’ai pensé aux objets trouvés dans les tombes. Peu de choses à vrai dire. Des perles, principalement de lignite, des fragments de poteries et un coquillage méditerranéen inclus dans une parure. Ce coquillage insolite et incongru aux pieds des montagnes permettait toutes les dérives. Je me demandais comment il avait pu arriver jusque là, aussi loin de la côte méditerranéenne, à une époque où l’on ne devait pas se déplacer au-delà d’un périmètre de plus de cinquante kilomètres au cours d’une vie. Mais de colportage en colportage, peut-être avait-il mis deux ou trois siècles avant d’échouer dans cette région comme le fit remarquer le spécialiste. J’avais ma réponse. Enfin, ce n’était encore qu’une hypothèse.
Eux sont passés. A présent c’est nous qui passons, jour après jour. Je ne sais quel est le lien entre eux et nous sinon la place éphémère de chacun. Une poussière microscopique, à l’échelle de l’univers. A l’échelle de ce que nous pensons être aujourd’hui l’univers. Enigmatique.

Pensées croisées

Dame en son "pensement"



"La Dame aux pensées", Musée du Louvre, peinture italienne du XV°s

Aussi désagréable que cela puisse être, il n'est pas inutile de se rappeler que le pire peut survenir sous toutes ses formes, n’importe où, n’importe quand et qu’il n’épargne personne, absolument personne.
Quels que soient les défauts de nos méandres cérébrospinaux, ils ont ensemble le bon ou le mauvais goût (à chacun d’apprécier selon ses critères ou de nuancer) de nous rappeler que l’inconscience quotidienne, que la marginalité dans le bonheur ne sont pas au goût du jour. Ce sont des utopies, des vues de l’esprit rassurantes, des conforts mal venus.
Aujourd’hui (comme autrefois) tout le monde paie en tout lieu et en tout temps car l’Histoire et ses Evénements croisent l’histoire de tous et de chacun, car les Faits de Société frappent à la croisée des vies individuelles. Rien n’est personnel, tout est collectif. Tout se fonde sur des interférences sans arrêt renouvelées prenant en écharpe le Tout et les Parties. Rien n’est dissociable. Tout est indissociable.


Photo de mhaleph

mercredi 29 août 2007

Digression

Pour reprendre un mot de Daniel, les carnets souples, grands ou petits, sont devenus peu à peu avec le temps passant "l'inutilitaire indispensable", comme une seconde peau dans laquelle on peut se glisser comme on glisse un carnet dans une besace ou une poche.
En tête de la plupart des carnets, on peut lire : "In case of loss, please return to : ...", puis : "As a reward : ..." Mise à part la référence à la récompense qui me paraît tout à fait cocasse, je me disais que je serais bien embarrassée si je perdais l'un de ces carnets et qu'un(e) inconnu(e) me le retourne à l'adresse que j'aurais due écrire dans la rubrique réservée à cet effet.
Embarrassée, car je n'aimerais pas avoir été lue sans le vouloir. Qui, en effet, ne serait pas tenté d'ouvrir et de lire un carnet oublié sur un banc, dans un bistro, dans un parc, dans un musée ou dans tout autre lieu? Qui résisterait vraiment à cette tentation offerte d'entrer dans un autre univers sans y être invité?
Vous êtes-vous déjà posé la question? Je m'étais toujours interrogée sur l'indiscrétion des autres. Existait-elle réellement et jusqu'à quel point? Aujourd'hui, je me renvoie la question à moi-même, pour la première fois, me semble-t-il. Je n'arrive pas à y répondre nettement. Et vous?


Photo de mhaleph

mardi 28 août 2007

Pour le goût

Embrassée en un seul coup d'oeil
Huile sur toile, 2.80x1.40, 1646

"La cuisine de anges" de Murillo, Louvre

 
"La cuisine de anges" fut exécutée par Murillo en 1646 pour les franciscains du monastère San Francisco El Grande de Séville. Le sujet est celui d'une vision "culinaire" (les anges préparant avec célérité le repas de la communauté) du Frère Dirraquio surpris (en lévitation dans sa cellule) par le Prieur.
Réussir à voir cette grande toile en une seule fois n'est pas chose aisée. Il faut prendre suffisamment de recul, et une fois fait, s'asseoir sur la banquette réservée à cet effet pour prendre le temps de détailler la composition inhabituelle. Trois parties juxtaposées ou imbriquées dont une est particulièrement réaliste (à l'exception des anges) dans la représentation de la cuisine. "Ne peignons que ce que nous avons vu, ou que nous pourrions voir", dit Goya. Beaucoup de précisions et de détails donc, sur ces natures mortes insérées dans la toile, sur le gigantisme de cet univers presque "gargantuesque", sur la force tranquille de ces corps célestes à l'opposé des représentations éthérées généralement réservées à cette catégorie de personnages. Rien de connu jusque là, car ces mélanges volontaires sont exceptionnels dans la peinture du XVII°siècle.
Si je me suis attardée devant cette oeuvre de grand format, c'est que non seulement j'ai toujours eu un faible pour Murillo, mais encore pour cette cuisine particulière dont les anges centraux et latéraux ornent mon propre espace culinaire depuis des années...

Photo de mhaleph

Coup de crayon

La dicrète section des Arts Graphiques du Musée du Louvre, présente jusqu'à mi-octobre, un ensemble de dessins. Ce sont, pour la plupart, des oeuvres de Goya et de Murillo.
Le dessin reste la base même de l'art chez Goya (1746-1828), sans dessin point de peinture. Et de fait, il ne peindra et ne sera reconnu que tard. Le ton de l'artiste est surtout grinçant autour de sujets tels que la peur, l'infirmité, la vieillesse, la folie, le mal. Le tracé ferme et souple à la fois, évoque avec justesse et esprit d'à-propos :
- la fébrilité mouvementée d'un homme qui tel un feu follet se démène pour échapper aux flammes qui le cernent avec "¡Fuego! ¡Fuego!"
- le ventre énorme, les membres courts et tordus de "L'enfant difforme" encore nourrisson et de "Lo mismo" plus âgé, de dos, voûté, lourdement appuyé sur un bâton
- la pitoyable silhouette d'une petite vieille tendue vers l'avant dans l'espoir fou d'une alliance dernière dans "¡Que disparate pensar aun al matrimonio!"
- "Le Fou par scrupules" se balançant tête en bas sans raison
- "La mauvaise femme" maltraitante oeuvrant pour le service du Diable en lui sacrifiant des enfants nouveaux nés.
Dans la pénombre des trois petites salles où sont exposés les différents dessins, l'atmosphère est un peu lourde et oppressante au milieu de ce musée des horreurs, à peine compensées par deux ou trois croquis aux notes plus gaies et par la tête d'ange qui fait l'affiche de l'exposition.
Murillo (1617-1682), lui, reste sur des sujets célestes plus en demi-teinte qui mettent une note apaisante à ces visions de cauchemar.
Vous pouvez retrouver ce travail graphique dans la base Joconde du Ministère de la Culture : http://www.culture.gouv.fr/documentation/joconde/fr/pres.htm

"Mala muger" de Francisco José de Goya y Lucientes, Louvre
Photo de mhaleph